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La crise, une chance pour l’Afrique ?

L’Afrique cherche à se faire entendre dans la gestion financière internationale

Par Ernest Harsch

En chinois, le mot crise” (wei ji) se compose de deux caractères, relève l’économiste sénégalais Moustapha Kassé. Le premier veut dire “danger”, le deuxième “opportunité”. Dans leur réaction à la crise économique mondiale actuelle, les gouvernements africains ont accordé trop d’importance, selon lui, au premier sens du terme. “Pourtant, c’est le second sens qui est capital, car toute crise est porteuse d’une opportunité, d’une chance de changer, de s’adapter”, dit-il.

Bien qu’un seul pays africain (l’Afrique du Sud) ait été invité à participer au sommet d’urgence du Groupe des 20 (G-20), tenu le 15 novembre à Washington, un certain nombre de présidents et de premiers ministres africains ont participé deux semaines plus tard à une conférence internationale sur “le financement pour le développement” à Doha (Qatar). D’après Jean Ping, Président de la Commission de l’Union africaine, l’instance politique du continent, leur présence à cette réunion a attesté de l’intérêt qu’accorde l’Afrique aux réformes économiques mondiales.

Des sièges supplémentaires

Le fait que le Sommet de Washington ait eu lieu sous cette forme constitue une nouveauté. Auparavant, la plupart des négociations importantes sur l’économie mondiale ne réunissait que les membres du Groupe des sept pays industrialisés riches (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), auquel se joignait parfois la Russie (pour constituer le Groupe des Huit).

Mais la détérioration rapide de la situation économique dans ces pays indique clairement qu’ils auraient du mal à s’en sortir tout seuls, voire à proposer des réformes crédibles.         

Dans les pays en développement, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les défaillances des principales institutions financières internationales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).Selon ces critiques, les intérêts des pays en développement ne sont pas suffisamment pris en compte. De plus, les pays pauvres sont trop souvent contraints d’engager des réformes économiques douloureuses pour pouvoir prétendre à une aide financière alors que les politiques appliquées par les pays riches ne sont que très rarement examinées.

Le rôle croissant du G-20 témoigne d’une évolution fondamentale dans l’économie mondiale, de 1965 à 2002, les pays du G-7 généraient deux tiers de la production mondiale. Ce pourcentage n’est plus aujourd’hui que de 52 % et, d’après certaines prévisions, il devrait tomber à 37 % d’ici 2030. Parallèlement, les économies des principaux pays en développement qui appartiennent au G-20 - l’Afrique du Sud, l’Arabie saoudite, l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique, la République de Corée et la Turquie - contribuent de plus en plus aux échanges, aux investissements et même à l’octroi de l’aide étrangère.

Alors que les pays industrialisés s’efforcent de trouver les moyens de relancer l’économie mondiale, l’attention se porte sur les ressources financières dont disposent ces “marchés émergents”. Le Président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a précisé que les pays en développement ne se contenteraient pas de payer leur dû, mais entendaient avoir leur mot à dire.

Pour un “nouveau multilatéralisme”

Trois jours seulement avant la réunion du G-20, les ministres des finances et de la planification et les gouverneurs des banques centrales de l’Afrique se sont réunis à Tunis pour définir une position commune sur la crise mondiale. Ils ont également prié l’Afrique du Sud de les représenter auprès des membres du G-20. Le Président sud-africain Kgalema Motlanthe a plaidé pour “une bien meilleure représentation qu’à l’heure actuelle des pays africains dans les institutions financières internationales”.

Les ministres réunis à Tunis ont insisté sur ce point, affirmant, “un nouvel accord mondial doit être ouvert à tous et tenir compte des intérêts de tous lors des négociations et du processus de décision. Nous appelons de nos vœux un “nouveau multilatéralisme” qui tienne pleinement compte des réalités actuelles”.

Réévaluer les politiques …

Le sommet du G-20 a établi des groupes de travail chargés d’examiner des propositions concernant 47 questions. Ces propositions concernent des sujets variés comme la réforme du FMI et de la Banque mondiale et les mesures à adopter pour une réglementation et un contrôle plus efficaces des opérations financières et des investissements.

Les membres du G-20 ont également invité les bailleurs de fonds à continuer leurs programmes d’aide extérieure aux pays pauvres et encouragé les gouvernements à redoubler d’efforts pour financer la reprise économique par l’investissement public.

… et les doctrines

Pour de nombreux observateurs africains, l’importance accordée désormais à l’intervention de l’Etat pour remédier aux carences des marchés semble marquer un nouveau recul des doctrines du FMI, de la Banque mondiale et des bailleurs de fonds. Au cours des dernières décennies, ces institutions ont contraint de nombreux gouvernements africains à libéraliser leurs marchés et à opérer des coupes sombres dans les dépenses publiques.

L’éminent économiste international Joseph Stiglitz juge que les conséquences de ces politiques ont été le plus souvent catastrophiques. Dans les pays en développement, “la libéralisation des capitaux et des marchés financiers n’a que rarement débouché sur la hausse de la croissance escomptée, mais a au contraire aggravé l’instabilité”, a-t-il affirmé fin octobre. M. Stiglitz a estimé que la crise actuelle devrait constituer une occasion de réévaluer “la doctrine économique en vigueur”.

L’ancien Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, l’ancien Directeur général du FMI Michel Camdessus et l’ancien Secrétaire d’Etat américain au Trésor Robert Rubin, qui sont membres d’Africa Progress Panel, un groupe de défense des intérêts de l’Afrique, affirment qu’il est essentiel de ne pas ignorer les préoccupations particulières des pays africains pauvres, quelles que soient les politiques et institutions qui émergeront des négociations en cours. Des idées analogues avaient été présentées dans les années 1990 après les crises financières du Mexique et de l’Asie, ont-ils précisé dans une déclaration commune publiée en octobre. “Nous avons manqué l’occasion de mettre en place à ce moment-là un mécanisme de contrôle solide à l’échelle mondiale. Il ne faut pas laisser passer cette occasion cette fois-ci”, ont-ils déclaré.